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Section Clinique & Expertise · Juin 2026

  • 2 juil.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 jours


Au-delà des lésions : repenser la prise en charge de la douleur dans l'endométriose


Rédigé par le Dr Aurore Maire, médecin généraliste spécialisée dans la prise en charge de la douleur, IFEM Endo France.


"L'invisible n'est pas pour autant inexistant."

Il est parfois décontenançant de se retrouver en cabinet face à une patiente qui, malgré une chirurgie parfaitement réalisée ou un traitement hormonal ayant permis d'obtenir une aménorrhée complète, présente une persistance de douleurs souvent invalidantes.

Face à ce constat, les traitements dits "classiques" (hormones et chirurgie) montrent leurs limites. Pour éteindre la douleur, il devient indispensable de procéder à une analyse sémiologique poussée afin d'identifier et de traiter les différents mécanismes complexes et intriqués qui sont à l'œuvre.



1. L’analyse sémiologique : identifier les mécanismes de la douleur


Pour adapter la prise en charge, il convient de distinguer la douleur nociceptive liée aux lésions actives des autres phénomènes douloureux chroniques.


Comment identifier une douleur neuropathique ?

L'utilisation d'un questionnaire validé au niveau international, comme le score DN4, est particulièrement utile en pratique quotidienne. À l'interrogatoire, recherchez les mots-clés des patientes évoquant des caractéristiques neuropathiques :

  • Symptômes douloureux : Décharges électriques, brûlures, sensation de serrement en étau, sensation de froid douloureux.

  • Symptômes associés : Paresthésies (fourmillements), dysesthésies (picotements), prurit (démangeaisons) et engourdissements.


À l'examen clinique, certains signes objectifs viennent confirmer cette orientation : une hypoesthésie au tact et/ou à la piqûre, ainsi qu'une allodynie mécanique (douleur déclenchée par un stimulus normalement indolore, tel qu'un simple toucher ou l'effleurement).


Quels signes orientent vers un phénomène de sensibilisation pelvienne ou centrale ?

Devant une patiente qui se présente avec des douleurs importantes malgré l'absence de lésions d'endométriose visibles sur une imagerie de référence (échographie pelvienne par voie endovaginale ou IRM pelvienne réalisée par un radiologue référent), ou face à des douleurs continues non cycliques malgré une aménorrhée obtenue sous traitement hormonal, il faut systématiquement suspecter un phénomène de sensibilisation pelvienne ou centrale.

Pour affiner le diagnostic, deux outils cliniques complémentaires doivent être utilisés :

  • Le score de convergence PP (Pelvi-Perineal) : 

    Il évalue trois marqueurs cliniques clés : un abaissement global du seuil de la douleur (hyperalgésie), une diffusion temporelle de la douleur et une grande variabilité des symptômes. Un score > 4 confirme l'orientation vers une sensibilisation pelvienne.




  • Le score CSI (Central Sensitization Inventory) : 

    Ce questionnaire, non spécifique aux douleurs pelviennes, s'applique à tout type de douleur chronique. Les cliniciens utilisent préférentiellement la Partie A (25 symptômes somatiques et émotionnels notés de 0 à 4 sur une échelle de Likert, pour un score total sur 100). La Partie B (historique de diagnostics psy/somatiques) est généralement écartée des analyses clinimétriques.

    • Subclinique : 0 à 29

    • Léger : 30 à 39

    • Modéré : 40 à 49

    • Sévère : 50 à 59

    • Extrême : 60 à 100


Conduite à tenir en cas de sensibilisation confirmée :

  1. Expliquer le phénomène clinique de manière pédagogique à la patiente pour désamorcer l'incompréhension.

  2. Instaurer des traitements spécifiques, car les antalgiques classiques (AINS, opioïdes) se révèlent structurellement inefficaces ici. On privilégiera la neurostimulation (TENS), les anti-épileptiques (Gabapentine, Prégabaline) ou les antidépresseurs tricycliques et IRS-NA (Amitriptyline, Duloxétine, Venlafaxine).

⚠️ Alerte pré-opératoire : Un phénomène de sensibilisation pelvienne ou centrale constitue un facteur de risque majeur en cas de chirurgie. Il est prédictif de douleurs post-opératoires majorées et d'un soulagement insuffisant des douleurs initiales. Il est donc formellement recommandé de mettre en place ces traitements spécifiques en amont de toute intervention.

L'engrenage de la chronicité et ses cercles vicieux

Lorsque la douleur s'installe, des cercles vicieux délétères se mettent en place : l'impact direct de la douleur sur les tensions musculaires, le déconditionnement physique progressif et l'altération de l'état thymique (impact sur l'humeur et le système émotionnel) forment un engrenage qui majore et pérennise l'intensité douloureuse. Rompre ce cycle impose une prise en charge globale, associant impérativement une kinésithérapie spécialisée et un accompagnement psychologique.



2. Diagnostics différentiels et pièges cliniques à éviter

Le principal piège en consultation : Minimiser les douleurs de la patiente, ou pire, ne pas la croire sous prétexte que ses examens sont rassurants.

L'invisible n'est pas pour autant inexistant. Dans les phénomènes de douleur chronique, les examens d'imagerie (comme l'IRM) sont fréquemment normaux et les règles peuvent être parfaitement bloquées. Ce sont d'autres mécanismes qui sont en cause, et ceux-ci s'explorent uniquement par l'interrogatoire et l'examen clinique.


Il est également nécessaire de mener une investigation rigoureuse à la recherche de diagnostics différentiels pouvant mimer ou aggraver le tableau :

  • Syndrome de congestion pelvienne.

  • Maladies inflammatoires d'origine digestive.

  • Syndrome de Maigne, etc.


3. L'arsenal thérapeutique en première ligne


Le traitement doit être ciblé et adapté de manière stricte à chaque mécanisme identifié :

Type de douleur

Options thérapeutiques de première ligne

Douleurs neuropathiques & Sensibilisation (pelvienne / centrale)

Traitements médicamenteux : Anti-épileptiques ou antidépresseurs (Laroxyl, Duloxétine, Venlafaxine, Gabapentine, Lyrica).


Neurostimulation : Appareils de type Urostim, Livia, Bluetens, Urgogyn. (Note réglementaire : les dispositifs spécifiques comme le TENS eco 2 ou l'Ecomodyn sont réservés à la prescription par un médecin algologue ou titulaire d'un diplôme complémentaire en douleur chronique).

Douleurs myofasciales

• Kinésithérapie pelvienne spécialisée.

• Activité Physique Adaptée (APA).

• Application de chaleur locale et techniques de relaxation.

Hypercontractibilité du myomètre

• Prescription de salbutamol (Ventoline ou Airomir).

Douleurs inflammatoires

• Anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS).

• Néfopam.

• Opioïdes faibles (Tramadol, Codéine, Lamaline, Izalgi).




4. Hygiène de vie et régulation du système nerveux


La prise en charge médicale gagne à être soutenue par des mesures d'accompagnement globales, ayant un impact direct et mesurable sur le terrain inflammatoire et le système nerveux de la patiente :


  • Alimentation : Adoption d'une alimentation anti-inflammatoire de type régime méditerranéen, avec éviction rigoureuse des aliments ultra-transformés. Un accompagnement ciblé par un(e) diététicien(ne)-nutritionniste est fortement recommandé pour encadrer cette transition.

  • Gestion du stress : Intégration de techniques de régulation de l'axe du stress (cohérence cardiaque, méditation, hypnose, relaxation) et suivi psychologique si nécessaire.

  • Hygiène globale : Maintien d'une bonne hydration, régulation du sommeil et pratique d'une activité physique adaptée.



5. Quand orienter vers une consultation spécialisée d'algologie ?


Certains critères, ou "red flags", doivent inciter le médecin de premier recours à passer le relais à un spécialiste de la douleur au sein de notre réseau :

  1. L'identification claire d'un phénomène de sensibilisation pelvienne ou centrale.

  2. Un impact majeur des douleurs sur la qualité de vie de la patiente (arrêts de travail répétés, arrêt des activités de loisir, altération des relations sociales et familiales).

  3. L'échec des premières lignes thérapeutiques bien conduites.

  4. La nécessité d'initier la prescription d'un TENS spécifique soumis à restriction.



En conclusion : le message clé à retenir


Plus la douleur est prise en charge précocement, moins elle a de chances de se chroniciser. Le repérage précoce et l’adressage orienté sont nos meilleures armes. Pour chaque mécanisme de douleur, des traitements adaptés existent et la recherche scientifique s'avère particulièrement active.

De nouvelles options et pistes thérapeutiques prometteuses sont actuellement à l'étude et ouvrent la voie :

  • Injections de toxine botulique intra-musculaires (pour cibler les muscles de la sphère pelvi-périnéale).

  • Injections de toxine botulique intra-myométriales.

  • Séances de photobiomodulation.

  • Nouveaux protocoles d'antalgie péri-opératoire.

  • Nouvelles techniques de stimulation du nerf vague.


La recherche avance rapidement : ne laissons plus les patientes dans l'impasse thérapeutique.


Dr Aurore Maire, médecin généraliste spécialisée dans la prise en charge de la douleur, IFEM Endo France.

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